L’encre et l’aiguille

La première fois que l’idée m’a effleuré, c’était à l’été 2013, à Marseillan. Les corps se montraient sur la plage, beaucoup, beaucoup, beaucoup étaient tatoués, ça m’avait presque choqué, dérangé. Et puis……

Je voyais des tatouages de signes astrologiques. Des tatouages de prénoms, de dates. Des tatouages “tribaux”, qui soulignaient juste la forme d’un muscle, la forme d’un bout de chair, parfois disgracieux. Et même des tatouages frais, encore sous leur pansement de cellophane (oui, oui, en plein soleil sur la plage).

Globalement j’ai trouvé cela disgracieux. Je n’ai jamais été fan des tatouages, je n’ai jamais compris que l’on puisse modifier son corps de façon permanente pour répondre à un besoin de reconnaissance. La chirurgie esthétique (hors de la reconstruction), je ne la comprends pas. On peut altérer son corps de façon relativement naturelle (faire de la musculation, un régime, pourquoi pas de l’orthodontie ou de l’orthopédie), mais passer sous un bistouri, non, je ne comprends toujours pas. Alors, le tatouage, c’était un peu la même chose pour moi.

Par jeu, je me suis demandé, si j’avais été obligé de me faire un tatouage, ce que j’aurais pu marquer sur ma peau. Aucune idée. Franchement, quel symbole, quelle que soit sa nature, aurait pu me définir suffisamment pour se retrouver finalement gravé jusqu’à la fin de mes jours ? Même sans trouver de réponse, l’exercice mental est tout de même intéressant, et consiste à résumer son identité en un graphique… Pas évident pour moi.

Mais un jour, à mon insu, je me suis souvenu d’un symbole, qui m’accompagne depuis que je suis enfant. Il était devant moi, je n’avais qu’à ouvrir les yeux, comment avais-je pu ne pas m’apercevoir de cela ? M’apercevoir que, oui, il y a quelque chose qui fait partie de mon identité, que je retrouve dans mes goûts, dans certaines personnes importantes que j’ai connues, quelque chose à la fois très commun et de très individuel : quelque chose qui m’appartenait.

J’ai parlé de cette idée, à droite à gauche, m’attendant à être pris pour un extra-terrestre, moi qui ai si souvent refusé cette idée. Certains ont été enthousiastes, d’autres noms, et j’aurais eu énormément de mal à prédire les réactions tant certains m’ont surpris (ce sont plutôt les enthousiastes qui m’ont surpris, d’ailleurs !). J’en ai parlé à des amis, je pensais que c’était un sujet plus ou moins tabou mais nous avons pu avoir au contraire de longues discussions dessus, j’ai même découvert le tatouage de personnes que je n’aurais jamais pu imaginer passer sous le feu de l’aiguille !

J’en ai aussi parlé à mes enfants, en leur expliquant le sens de ma démarche. Ça a produit d’intéressantes conversations avec mes kids, sur ce que signifiait ce symbole, sur les motifs, sur le sens de la vie, sur le rapport que l’on a avec son corps…

Étrangement, cette décision et sa mise en œuvre arrivent à un moment de ma vie où j’assume une partie de ce que porte le symbole. Un mélange de deuil, de quête sur soi, de volonté d’être quelqu’un de “mieux”, un moment de ma vie où je me sens particulièrement bien, en accord avec moi-même. Et j’espère qu’inscrire sur ma peau le point d’orgue de ce bien-être me permettra, dans les moments plus difficiles, de trouver en moi les ressources pour avancer, relever la tête comme je l’ai fait. Un peu le contraire d’un tatouage par amour, en fait !

En discutant avec les autres, je me suis aussi aperçu que le tatouage répondait à un besoin de décider de montrer ce que l’on veut de soi. Une personne m’a ainsi dit : “Quand je suis à la piscine, je ne suis pas à l’aise avec mon corps… mais maintenant que je suis tatouée, je sais que les gens regardent mon tatouage et pas ce que je n’aimerais pas qu’ils voient de moi.”. Se réapproprier son corps. J’y reviendrai.

L’emplacement était logique pour moi : un endroit que je puisse décider de montrer ou pas, qui soit caché dans l’ordre normal des choses, et que je puisse, moi, voir. Je me vois mal, dans le cadre de ma démarche, me faire tatouer le cul et devoir m’accroupir au dessus d’un miroir pour profiter du joli dessin ! Nan : je voulais le voir sans peine.

Si le symbole était clair, restait à trouver le dessin précis puis le tatoueur. Pour le tatoueur, je suis arrivé à un point de ma vie où je me rends compte qu’il est parfois plus simple d’aller à l’essentiel. Et l’essentiel, dans le tatouage, c’est Tin-Tin. Je suis passé à la boutique, sans aucune conviction, et en feuilletant les catalogues j’ai trouvé le tatoueur qui avait le style que je cherchais. Le coup de cœur. Merde, c’est exactement ÇA !!!

Par curiosité, j’ai été voir l’exposition “Tatoueurs, tatoués” au musée du quai Branly (un endroit qui me tient à cœur, il était “logique”, d’une certaine façon, que j’y passe). Aucun regret. Mes sentiments ont oscillé entre contemplation, admiration, crainte et frayeur. Et m’ont conforté dans mon choix, tant de l’emplacement que du symbole que de l’artiste.

Je regarde ce matin cet endroit de moi qui sera d’ici 48 heures colorié, changé à jamais. Un endroit que je serai seul à décider d’exposer ou pas. Je ne connais pas encore le dessin précis, j’en connais simplement les grandes lignes que j’ai décidées avec Thomas, je verrai et adapterai le dessin définitif quelques heures ou minutes avant de passer par l’aiguille.

Je regarde cet endroit de moi et me dis que c’est une façon de me réapproprier mon corps. Que mon esprit, ma conscience, mes goûts, ma sensibilité, mes émotions laissent ainsi une trace sur mon enveloppe charnelle, c’est aussi une façon d’accorder le corps et l’esprit. Et cela coïncide bien avec la quête spirituelle que j’ai mené. À l’inverse, une dépression est une maladie à l’origine purement intellectuelle, mais qui finit par marquer le corps à son tour.

L’acte en lui-même ne m’effraye pas au delà du fait que j’ai un peu peur de m’ennuyer pendant 6/7 heures ! Il parait que ça fait mal… Je m’en fous un peu, ce n’est pas ma préoccupation.

Je n’ai pas changé d’avis sur les tatouages disgracieux ou cul-cul-la-praline que je croise encore. J’ai ma vision des choses, pour moi un tatouage doit pouvoir résonner, représenter quelque chose pour soi. J’ai pu avoir aussi connaissance d’amis ou de connaissances qui se faisaient tatouer, et qui m’ont montré ou ont montré sur FB le résultat, et ça m’a plu, j’ai eu l’impression de mieux les comprendre alors que par le passé j’aurais très certainement ignoré leur démarche. Voir ces tatouages m’a donné l’impression de mieux comprendre ces personnes : la représentation, le symbole, la logique, la construction, la recherche, la réflexion, l’emplacement, le partage et même la décision en elle-même sont autant d’indices sur ce que l’on est soi-même.

Je me marre encore en pensant aux réactions surprises de certains : “TOI ???”. Moi. Et même, dans quelques heures, définitivement moi.

Merci, merci infiniment à ceux dans mon entourage qui ont eu la gentillesse de comprendre cela. Et merci à ceux d’entre eux qui ont bien voulu partager leur vision de la chose.

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